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Mais que regarde Simun-Ailo ?
Installé dans sa caravane sur skis bricolée pour suivre la migration de son troupeau, contemple-t-il ses rennes qui serpentent au loin sur des terres battues par les vents blancs ?
Que regarde Ante ?
Se délecte-t-il de voir ses amis comparer leur dernier snøscooter, objet de toutes les fiertés, ou refaire le monde, assis dehors sur une peau, buvant un tord-boyaux fait-maison jusqu’à l’ivresse ?
Que regarde Elnana ?
Cherche-t-elle un de ses jeunes rennes perdu dans Máze, ou compte-t-elle combien de coeurs d’élan Tore-Turi fait sécher sous le toit de sa maison ?
Que regarde Are ?
Les aigles qui transpercent l’air sec et froid ? Ou bien les formes douces des terres caressées par la lumière bleue, cette toundra habitée par son peuple depuis des temps immémoriaux, ces paysages sur lesquels le poète Johan Turi écrivait : «Ils sont si beaux qu’ils ont l’air de rire» ?
Peut-être surveillent-ils tous Máze, le village sami où tous habitent et sont nés, au nord du cercle polaire. Un point minuscule tout en haut de la carte européenne, des petites maisons de couleurs et des hytte dispersées dans la toundra, au milieu de cette Laponie qui, partagée entre la Norvège, la Suède, la Finlande et la Russie,est un «pays» qui n’en n’est pas un. Une terre tranchée de frontières, que traversent les rennes, indifférents.
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Peut-être se méfient-ils et restent-ils sur leur garde. Il y a trente ans, les norvégiens ont voulu engloutir Máze sous les eaux d’un barrage. Ayant découvert le projet par hasard, les habitants avaient réagi immédiatement et pacifiquement. Les norvégiens, qui appellent les samis des «lapons», ne viennent jamais, mais le Roi, lui, était venu : ils l’accueillirent alors en silence, en habits traditionnels, brandissant des pancartes «Vi kom først» (nous étions là en premier). Le projet devint très impopulaire, le monde s’émut pour ce petit peuple, et le gouvernement norvégien fut contraint de réduire le projet en épargnant Máze, considéré depuis comme le village des «irréductibles samis». Malgré cela en 1979, un barrage fut bel et bien construit plus loin, dans la même région à Alta, provoquant une émotion encore plus vive au sein de la communauté, tuant un peu plus le territoire et l’identité samis.
Rien n’est donc jamais sûr à Máze. On y vit dans une instabilité territoriale et sociale constante. Dans cette communauté de cousins et parents proches, où presque tous se prénomment Mikkel, Johan, Per Anders ou Ellen, le temps n’a pas le même rythme qu’ailleurs. «Demain» est un futur incertain qui n’est jamais évoqué, et «Peut-être» est le mot qui termine toute phrase, dans une langue qui mélange allègrement sami et norvégien. Un dialecte unique.
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J’ai vécu plusieurs mois à Máze. J’y ai rencontré des gens silencieux, parfois mélancoliques, attachants, très fiers de leur village et de leur territoire, de ces paysages qu’ils contemplent constamment à travers les jumelles dont ils ne se séparent jamais, même à l’intérieur de leur maison.
J’ai découvert cet arctique européen méconnu, ce peuple autochtone étonnant que beaucoup ignorent, ou associent grossièrement au Père Noël, aux inuits ou aux igloos.
J’ai constaté les ravages de l’acculturation, ce doux génocide qui use l’esprit et noie les âmes dans l’alcool ou la négation de soi.
J’ai photographié les gens, les maisons, le territoire et les rennes qui ne devraient plus exister aujourd’hui, noyés sous les eaux.
Enfin, j’ai goûté à la saison préférée d’Ante et de Ole-Ailo, quand les jours ne cessent de s’allonger et que les températures s’adoucissent. Le moment idéal, quand le temps n’existe plus et que la nuit est partie, celui où ils plongent dans cette flânerie qui les caractérise tant : la pêche à travers un trou dans la glace au lac de Suolojarvi ou une ballade en snøscooter dans la toundra. Et ces longues heures passées avec ses amis, sa famille, dehors sur une peau de renne, dans une hytte ou sous un lávvu, à discuter, à joiker, ou allongés à ne rien faire, à ne rien dire. Juste être.
Série en cours |
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